Le Forum d’Urbanisme et d’Architecture a l’habitude de présenter l’architecture, la ville et le paysage comme des environnements sensibles, porteurs de sens, de plaisirs esthétiques et de liberté. Pendant cette période particulière de confinement, le Forum s’interroge sur les multiples façons dont nous pourrions en quelque sorte « pousser les murs » de nos intérieurs, et vivre d’une manière légère, surprenante ou stimulante cette « boîte » domestique qui est, pour un temps indéterminé, notre univers physiquement restreint.

« Pousser les murs » est ainsi un mot d’ordre, mais également le titre d’une carte blanche que le Forum a proposé à diverses personnalités du monde de l’architecture, de l’urbanisme, du design et d’autres champs de la culture savoir afin qu’ils partagent avec nous leur manière de voir plus loin au-delà des murs.

Myriam FEUCHOT (Paris)
Myriam FEUCHOT est directrice de la production des expositions de la Cité de l’architecture et du patrimoine, un partenaire régulier du Forum avec lequel la dernière collaboration remonte à février 2019, avec la présentation de l’exposition « Ajap 2018, Albums des jeunes architectes & paysagistes ».

La proposition de Myriam FEUCHOT

Une citadine confinée, appartement 45 m2, Paris XIXe
Il s’agit de morceaux choisis du journal de bord quotidien que j’ai envoyé à mes amis, collaborateurs et proches durant ce temps en suspens et à demeure.
Comment garder le contact permanent avec la vie, la vraie : les Autres, les émotions, la joie, le rire… une fois cantonné dans son habitacle ?
Après examen attentif et minutieux de ce qui était sous ma main, j’ai découvert des fonctions inconnues à ma tablette (caméra) et à mon téléphone (dictaphone) et, sous mes yeux, les ressources jusqu’ici… insoupçonnées de mon appartement, qui s’est révélé un extraordinaire et infini terrain de jeu et d’évasion.

Pour « pousser les murs », laissons libre cours à notre imagination !

8e jour

Un tour à la plage ! (extrait son : Niagara, L’amour à la plage)

14e jour

Mais qu’est-ce qu’on attend ? (extrait son : Philippe Katerine, Des bisous)

15e jour

Allo la Terre ?

17e jour

La mode contre-attaque ! (extrait son : Technotronic, Pump up the jam)

19e jour

Il suffit d’y croire ! [astuce ! Une feuille de papier bleu au 1er plan horizontal et l’objectif de la caméra en bas]

22e jour

Un peu de philosophie ! « Vouloir faire ce que l’on est capable de faire, c’est la liberté par excellence ! » (extrait son : émission Radioscopie, Françoise Sagan]

24e jour

Deux ex machina ! [astuce ! Montage des différents bruitages sur le dictaphone]

29e jour

À juste titre (Extrait son : générique d’Apostrophes] [astuce ! Ranger sa bibliothèque en faisant des phrases !]

37e jour

J’irai jusqu’au bout ! (Extrait son : Charlélie Couture, Comme un avion sans ailes0 [astuce ! Une photo de ciel au 1er plan horizontal et l’objectif de la caméra en bas]

41e jour

Préparer sa sortie / matin (extrait son : Ruth Elkrief)

45e jour

Haut les masques ! (extrait son : musique Georges Delerue in Le mépris de Jean-Luc Godard)

51e jour

On se fait plaisir ! (extrait son : O. D. Bernet, R. Vinuesa, Monkey Machine) [astuce ! Caméra en mode accéléré et gestes au… ralenti]

54e jour

Bientôt le jour ! (Extrait son : Nina Simone, Here comes the Sun) [astuce ! Un dessin découpé aux ciseaux au premier plan vertical]

Interview de Myriam Feuchot

YN : Quel est votre rapport à l’architecture et comment y êtes-vous venue ?
MF : Par le plus grand des hasards, je sortais des Beaux-arts, tout juste montée à la capitale la veille, et je suis tombée sur François Seigneur1 lors d’un dîner. Il n’y a pas de plus beau chemin pour venir à l’architecture… et à bien d’autres choses d’ailleurs. Je le salue là où il est.

YN : Qu’est-ce que “vivre l’architecture” en ces périodes de confinement et de télétravail ?
MF : Confinement oblige, j’ai été enfermée dans mon appartement parisien. Le confinement est une expérience intime par nature – que l’on soit seul ou à plusieurs –, et l’architecture domestique est au fond très intime. Le quartier, l’immeuble, le palier, rien n’existe derrière sa porte close. Seul compte son espace intime, sa « bulle », son « refuge », son « Home Sweet Home »… C’est un voyage (en) intérieur très personnel.

YN : Quel était l’objet de ces vidéos (catharsis ? envie de lien social ? autre ?) et qu’avez-vous voulu montrer ? Est-ce un moyen d’expression habituel pour vous ou avez-vous défriché un terrain nouveau avec les moyens du bord ?
MF : L’homme est un animal définitivement social ! Ce n’est pas tant le manque d’espace et l’enfermement qui étaient éprouvants mais le manque des Autres. En Vrai. En Chair et en Os.
Le premier signe de vie à mes amis fut une photo de moi en apnéiste. Mais la vie, c’est le mouvement, le son, les sens, les émotions…, j’ai alors découvert la fonction vidéo sur ma tablette et j’ai commencé à poster des vidéos d’une minute : tout ce qui me tombait sous la main, la première idée qui passe par là (comme les mouches). C’est vite devenu un rendez-vous quotidien attendu (et réclamé) par mes amis, et pour moi… une vraie performance quotidienne ! Je continue (comme le vélo) mais… pas à ce rythme.

YN : Ce confinement nous a tous mis face à nos intérieurs et leurs secrets ou recoins oubliés. Chez vous, avez-vous découvert ou exploré des lieux auxquels vous ne prêtiez pas attention auparavant ?
MF : Non, je connaissais déjà les moindres recoins de mon petit appartement… Par contre, je lui ai découvert d’autres possibilités, des ressources jusqu’ici… insoupçonnées. Ma machine à laver me parle encore de son voyage sur la lune et ma planche à repasser, des vagues de l’océan ! Je vais tâcher de ne pas l’oublier à l’avenir.

YN : Avez-vous “fait l’architecte” durant cette période pour reconfigurer votre espace intérieur, ou son rapport à un extérieur interdit ?
MF : Non, je n’avais qu’un objectif quotidien : faire une vidéo. J’ai donc fait la “cinéaste” : j’ai passé mon temps à déplacer les meubles et objets, fouiller mes placards à la recherche d’accessoires…, pour créer mes décors. Mon appartement a été mon terrain de jeu, la possibilité de s’évader, de me divertir (essentiel) et de divertir les autres. J’en ai fait minutieusement le tour dans mes vidéos, à tel point que mes amis peuvent en dessiner les plans !

YN : Pour demeurer sur le rapport du corps à une architecture (exacerbé en cette période “d’assignation à résidence”), avez-vous un souvenir de ressenti d’architecture qui vous tient à cœur ?
MF : Ce qui est le plus dur en architecture – contrairement à d’autres arts – c’est de procurer de l’émotion, du sens. Car ce n’est pas ce qu’on demande à une architecture en premier.
– Monsieur l’Architecte, dit le Maître d’ouvrage, j’en voudrais une bien tendre, douce, souriante et même joyeuse, tiens ! Et alors si vous pouvez me mettre aussi un peu de poésie et de fantaisie, je serais comblé ! Quoiqu’il en coûte !
Mais, je vous rassure, je connais des architectes de cette trempe. Ils sont rares et précieux.

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