Dans le cadre de l’exposition « Sosno squatte l’Antique », le musée d’Archéologie de Nice / Cimiez donne la parole à deux des concepteurs de l’exposition afin d’évoquer les grandes lignes du travail de Sacha Sosno et son rapport à l’Antiquité.

CONVERSATION, autour de l’exposition « Sosno squatte l’Antique »

Par Bertrand Roussel, directeur des Musées d’Archéologie de Nice et co-commissaire de l’exposition « Sosno squatte l’Antique » et Carolina Guérin-Mareschi, titulaire d’un Master II en communication culturelle et rédacteur d’un mémoire de recherche sur l’œuvre de Sacha Sosno. Elle a participé à la conception de l’exposition « Sosno squatte l’Antique ».

CGM : Pourquoi Sosno dans un musée d’Archéologie ?

BR : Pour moi, l’Antiquité est considérée comme une période ancienne et poussiéreuse. Il me paraît donc important de créer un dialogue entre cette époque et la modernité. Et, qui mieux qu’un artiste pour construire ces passerelles. Sacha Sosno a beaucoup utilisé des figures antiques pour les oblitérer et il nous a semblé indispensable de proposer un dialogue entre le site archéologique de Cimiez et les œuvres de Sacha Sosno.

CGM : Nous pouvons voir différents liens entre Sosno et le site archéologique de Cimiez. Savais-tu qu’il a passé son adolescence à l’Hôtel Régina ? Il adorait les vestiges de ce site ! Il nous a semblé indispensable, au-delà de sa mort, d’organiser une exposition de ses œuvres. Nous réalisons ainsi un de ses rêves… Pourrais-tu nous présenter le site archéologique et le musée dans lequel nous nous trouvons ?

BR : Le quartier de Cimiez conserve des vestiges archéologiques romains de la cité de Cemenelum. Ce site archéologique majeur présente, sur deux hectares et demi, les vestiges magnifiquement conservés de trois ensembles thermaux complets, un amphithéâtre, des rues et un quartier d’habitations ainsi qu’une cathédrale et un baptistère paléochrétiens (à partir du Ve siècle). Les superbes collections du musée, réparties sur deux niveaux, témoignent de la vie à Cemenelum à l’époque romaine pour faire découvrir à tous la richesse de cette civilisation méditerranéenne.

Que ce soit la figure antique ou non, il apparait clairement que l’oblitération est centrale dans le travail de Sacha Sosno. Pourquoi cette oblitération ?

CGM : Effectivement, l’oblitération est le geste artistique de Sosno. Nous pouvons expliquer ce geste comme « cacher pour mieux montrer ». Il a développé cette pensée lorsqu’il était reporter de guerre et qu’il côtoyait la mort de près. Cacher l’horreur, cacher la misère, cacher la vérité pour mieux la montrer, la désigner, la comprendre. Il développe l’oblitération de différentes manières mais utilise principalement l’oblitération par le vide et par le plein. Le vide, en supprimant de la matière à l’œuvre, et le plein, en ajoutant un surplus de matière. Sosno utilise notre mémoire collective afin de stimuler l’imaginaire des regardeurs. Nous devenons cocréateurs de l’œuvre en cherchant à combler le vide ou à supprimer le plein. Il décline l’oblitération grâce à différents supports et, principalement, la sculpture, la peinture et l’architecture mais tout médium peut être oblitéré (la télévision, les objets du quotidien, etc.). Avant de travailler sur cette exposition, comment as-tu connu les réalisations de Sosno ?

BR : Je dirais que, comme la plupart des Niçois, j’ai d’abord découvert Sosno par les différentes œuvres qui sont présentes dans la ville. Puis, je me suis peu à peu intéressé à cet artiste pour mieux le connaître.

Quels sont les rapports de Sosno à l’Archéologie ?

CGM : En 1962, durant son service militaire obligatoire à Toulouse, Sosno découvrit un grand gisement de tombes gallo-romaines et il termina son service militaire en tant qu’archéologue. Il a également réalisé des fouilles sous-marines, à Nice, qui ont été étudiées par le service d’archéologie de Nice.

BR : Mais peut-on considérer que Sacha Sosno soit un archéologue ?

CGM : Sosno, en oblitérant, couvre l’œuvre. Il rajoute, il cache. Les archéologues, eux, découvrent des vestiges, ils sortent de terre pour exposer aux grand jour. Ils mettent à nu des objets, des bâtiments. Est-ce ici une contre-oblitération ? Parallèlement au fait de « cacher pour mieux montrer » de Sosno, les archéologues découvrent-ils pour mieux comprendre ? Comprendre les civilisations, comprendre le passé ; pour comprendre l’avenir ? Qu’en penses-tu ?

BR : L’archéologue réalise des fouilles, ce qui lui permet de mettre au jour le matériel archéologique qui va étudier pour reconstituer et ainsi révéler le mode de vie des hommes qui nous ont précédés. Donc, quelque part, l’archéologue fouille, non pas pour cacher, mais pour mettre en lumière le passé.

Le titre de notre exposition est « Sosno squatte l’Antique ». Mais, pour toi, est-ce qu’on peut dire que Sosno était un squatteur ?

CGM : Je pense ! Sosno, présent dans l’espace public de par les expositions à ciel ouvert ou encore les sculptures habitées, peut nous faire penser à un squatteur des villes et de l’urbanisme ! Il disait que « l’art doit faire le trottoir ». C’est une façon amusante de nous faire comprendre que l’art doit être vu par tous ! Et « Sosno squatte l’Antique » se réfère à cette volonté de prendre place, de s’installer dans des endroits parfois inattendus. Nous avons pris possession de l’intégralité du musée et du site. Ce « squat » permet une oblitération du lieu, un renouveau visuel, une nouvelle façon de percevoir l’Antiquité et ses vestiges en les cachant pour les sublimer, pour les donner à voir autrement. Et pour toi, Sosno est-il un squatteur ? Squatteur du musée d’Archéologie de Nice-Cimiez ?

BR : Pour moi, ce « squat» du musée d’Archéologie, c’est en réalité un dialogue entre les collections et l’œuvre de Sosno. C’est le choix que nous avons fait au départ de ne pas présenter les œuvres dans un espace spécifique du musée, à la façon d’une exposition classique, mais de les répartir au sein de l’ensemble des espaces muséaux et du site archéologique pour que Sosno ponctue, et quelque art, « oblitère » le musée lui-même. 

CGM : La mémoire collective est une thématique importante dans le travail de Sacha Sosno, comment s’articule-t-elle avec l’Archéologie ?

BR : Dans notre culture européenne, l’Antiquité constitue une base importante de notre mémoire collective, il n’est donc pas étonnant que Sacha Sosno ait utilisé des représentations antiques dans le cadre de sa démarche artistique. Ces images constituent une sorte de plus petit dénominateur commun de la mémoire collective des européens. Et toi qu’en penses-tu ?

CGM : Les représentations, principalement des figures historiques, font partie de notre mémoire collective grâce à des signes distinctifs. Et Sosno en joue ! Il oblitère des représentations historiques pour que nous puissions coconstruire l’œuvre, pour que nous puissions stimuler notre imaginaire. L’oblitération mène à autrui, aux regardeurs, ceux qui coconstruisent l’oblitération. En utilisant la mémoire collective, nous continuons la création de l’œuvre. Et le musée participe à la mise en scène publique de la mémoire collective !

En qualité de Directeur de musée, quel est le rôle d’un musée selon toi ?

BR : Le rôle du musée est de conserver les objets qui font partie de notre patrimoine pour les générations futures. Nous sommes donc des passeurs de patrimoine, et nous sommes là pour prolonger l’héritage des hommes du passé. Ce qui n’exclut pas, comme c’est le cas avec cette exposition, de le nourrir avec la création contemporaine. Et toi, quel regard portes-tu sur le musée ?

CGM : Je rejoins ta pensée. Pour moi, le musée est un lieu de conservation, de transmission. Nous conservons pour ne pas oublier le passé. Nous rendons accessible les collections. Exposer Sosno dans un musée, un lieu sacré sous le signe de la conservation, permet à l’artiste de toucher l’immortalité, d’espérer perdurer dans le temps, au-delà de la mort et du temps qui passe. Le musée est également symbole d’un héritage. Mascha Sosno et l’Atelier Sosno sont les représentants de la conservation et de la diffusion de Sosno dans les institutions culturelles. Et c’est en créant des évènements, en écrivant des livres, en exposant, que Mascha Sosno et l’ensemble des personnes impliquées dans cette exposition font perdurer la mémoire de l’artiste, son héritage culturel et artistique.

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