Consommer « plus de matière grise » pour consommer « moins de matières premières » était l’un des enjeux de cette exposition, qui interrogeait le matériau comme une stratégie à un instant décisif où l’architecture aspire à se réinventer entre contraintes environnementales, contraintes économiques et nouveaux usages.

Réemployer revient à considérer que les matières premières ne sont plus sous nos pieds ou à l’autre bout du monde, mais dans nos villes, dans nos bâtiments, dans nos infrastructures, à travers une seconde vie donnée à des matériaux précédemment utilisés. Cela revient à considérer la matière existante non plus comme un déchet, mais comme un capital à valoriser en lui inventant une seconde vie dans une économie circulaire de la construction.

L’idée derrière « Matière Grise » est que ce nouveau regard porté sur la matière génère et générera une nouvelle approche de l’architecture et de la construction. L’ingéniosité ne sera plus uniquement celle du dessin sur la page blanche mais aussi dans la capacité à faire avec ce qui est là.

Des briques de seconde main qui construisent des pavillons neufs, les portiques d’un viaduc autoroutier qui structurent une villa, le bardage refusé pour un centre commercial qui enveloppe une école des arts du cirque, 72 000 dalles de moquette qui soutiennent une maison… : soixante-dix réalisations exposées démontrent que le réemploi ouvre un immense catalogue de possibles, et que l’architecte peut en être un acteur majeur. Il est celui qui peut dépasser les simples dimensions économique (réutiliser pour dépenser moins) et environnementale (recycler pour polluer moins) afin de trouver dans l’idée de réemploi le ressort d’écritures architecturales inédites : il peut alors transformer cette idée d’économie circulaire de la construction en un moteur d’innovation.

En 2010, le pavillon belge de la Biennale Internationale d’Architecture de Venise présentait « Usus/Usures », une exposition singulière qui convoquait la notion d’usure (des matériaux) comme un indicateur de l’usage (des lieux). Mis en scène à la manière d’œuvres d’art, des fragments de bâtiments ou d’aménagements d’espaces avaient été prélevés à cet effet lors de démolitions ou de rénovations : une rambarde d’escalier, une bordure de trottoir, un fragment de moquette ou encore une surface de parquet. Des traces de pas, des rayures laissées par d’innombrables mains, le lustre d’une moquette déclinaient alors une archéologie de situations vécues en rappelant le passage des hommes. Détournés in extremis de la décharge, ces matériaux étaient requalifiés en témoins de la vie qu’ils ont portée.

Avec « Matière grise », le questionnement était poussé plus avant encore. Il ne s’agissait plus de se demander si le déchet en est bien un (puisqu’il y est posé comme postulat que non), mais d’explorer la capacité des matériaux de l’architecture à se « réincarner », une vie après l’autre, dans une économie circulaire de la construction qui serait fondée sur le réemploi.

Face à la nécessaire prise de conscience environnementale dans un contexte mondial de forte croissance des villes, et partant de consommation accrue de matériaux, cette exposition démontrait que la réutilisation et le recyclage représentent une ressource et une opportunité sous l’impulsion des architectes : plus de « matière grise » (lucidité et inventivité) pour moins de « matières grises » comme face cachée (énergie consommée pour l’extraction, la transformation et le transport ; production de rejets et de déchets).

Les concepteurs de l’exposition (le collectif Encore Heureux) a identifié à travers le monde des dizaines de réalisations de toutes échelles, aux fonctions les plus variées et aux approches et solutions techniques les plus diversifiées, qui mettent en pratique cette croyance dans une seconde, troisième, quatrième vie des matériaux comme source de sens et d’intelligence – d’une simple serre agricole née de l’assemblage de vieux pare-brise de voitures en Mongolie au siège du Conseil de l’Union Européenne à Bruxelles, à la façade réalisée en fenêtres de récupération. Soixante-dix réalisations en France et dans le monde ont ainsi été présentées dans leur diversité créative.

Plus encore : la présentation à Nice de « Matière grise » a permis au Forum permet de mettre en pratique, à l’échelle d’un événement culturel, ces principes de réemploi et de nouvelle chance donnée aux choses. Les architectes du Collectif Etc ont été invités à mettre en œuvre dans l’exposition, avec des étudiants en master de l’École de Condé Nice, une scénographie originale et spécifique au lieu, exclusivement à partir de matériaux de construction issus de démolitions, qui ont ainsi été réinsérés dans un circuit de bonne pratique, en substitution de matériaux neufs. Des matériaux de récupération en excès ont également constitué une « ressourcerie » gratuite au cœur de l’exposition, dans laquelle les visiteurs pouvaient puiser planches ou tasseaux pour leur propre usage, mettant en application à leur tour ce réemploi aussi créatif qu’économe des ressources naturelles.

Cette révolution des usages à laquelle il est aspiré ne pourrait en effet avoir lieu sans échanges de savoirs, sans une « plateforme » participative où les idées des uns rencontrent les savoir-faire des autres. Ainsi l’exposition a-t-elle été pensée à Nice comme un laboratoire d’expérimentation à valeur de témoignage de ce que pourrait être un cercle vertueux de collaboration autour d’une économie circulaire inventive de la ville, par lequel la matière grise de chacun permet de produire du sens et de la qualité pour tous.

Pour prolonger le propos de cette exposition, le Forum d’Urbanisme et d’Architecture avait invité le Collectif Etc à investir sa galerie avec une création en matériaux de réemploi (avec le concours d’étudiants de l’École de Condé Nice). Il a également convié Collectif KKF / KESKON FABRIQUE et la designer Stéphanie MARIN à animer des ateliers publics de création sur la base du réemploi et de l’upcycling.

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