LA CRUCIFIXION PAR BREA, LECTURE D’UNE ŒUVRE D’ART

Laissez-vous conter La Crucifixion de Louis Bréa, œuvre inestimable du patrimoine niçois datant de plus de 500 ans.

L’ artiste

Louis Brea est né à Nice aux alentours de 1450 et serait mort au début de l’année 1523, peut-être victime de l’épidémie de peste qui ravage la ville. Son père, Moneto Brea, exerçait le métier de tonnelier dans la rue Barillerie où Louis installera son atelier. En 1462-64 et 1473-75, Moneto fut prieur de la Confrérie de la Miséricorde (Pénitents Noirs), preuve de l’assurance intellectuelle et économique de cette famille originaire de Montalto-Ligure.

On ignore tout de sa formation, mais de 1475 à 1516 Louis Brea fait montre d’une activité intense en réalisant une quarantaine de retables entre Toulon et Gênes. Ne pouvant les produire seul, il en conçoit la composition et des disciples interviennent dans l’exécution, son frère Antoine et son neveu François notamment. Jouissant d’une forte réputation, il est sollicité par le futur pape Jules II en 1490 pour réaliser avec Vicenzo Foppa un polyptyque monumental. Il peint également des fresques, mais seules celles de la bibliothèque du couvent des Dominicains de Taggia (1495) ont été conservées.

Influencé par les modèles lombards et flamands, Louis Brea fait évoluer la peinture religieuse régionale du Moyen Âge et ses poncifs vers la Renaissance. Ses œuvres présentent une étonnante finesse dans les détails : plissés, majesté et humanisme des personnages, minutie et précision des paysages.

À la disparition de Louis et Antoine, François hérite de l’atelier Brea et perpétue la tradition familiale jusqu’en 1562.

Le monastère de Cimiez

En 1546, les Bénédictins de l’abbaye de Saint-Pons cèdent la chapelle et leurs terrains de Cimiez aux Franciscains dont le monastère, situé sur l’actuelle place Saint-François du Vieux-Nice, a été saccagé lors du siège des Franco-Turcs trois ans plus tôt.

Les frères mineurs bâtissent un premier cloître surmonté de cellules, font creuser une citerne et réparent l’église où ils placent trois magnifiques retables de Louis Brea sauvés de la destruction du couvent. Ils témoignent de quarante ans d’activité du maître. Avec son iconographie gothique, le triptyque de la Piéta entre SS Martin et Catherine est sa première œuvre connue (1475). Datée de 1512 et signée (en latin) Ludovicus Brea, la Crucifixion marque une évolution importante dans son art. Il réalise une grande scène centrale sur un fond de paysage très élaboré, en conformité avec l’idéal de la Renaissance. Aux extrémités de la prédelle figurent les armoiries des commanditaires, les Grimaldi de Beuil, famille très influente du Comté de Nice. Enfin la Déposition de Croix est constituée d’un panneau unique et d’une prédelle (vers 1520).

Dans les années 1660, l’église est agrandie par un chevet et des chapelles latérales, meublée de stalles en noyer et de l’impressionnant retable doré du maître-autel. Puis, au XVIIIe siècle, sont édifiés le grand cloître extérieur donnant sur le jardin potager et un portique d’entrée. Ce dernier est remplacé en 1844 par une façade au style troubadour.

La grande scène de la crucifixion

Au centre du vaste panneau se dresse, au-dessus de Jérusalem et du Saint-Sépulcre, la Croix sur laquelle vient d’expirer le Christ. La Vierge Marie défaille, soutenue par une sainte femme et l’apôtre Jean. Marie-Madeleine, à genoux, étreint la Croix. Leurs visages sont marqués par la douleur et la désolation. Saint François d’Assise, fondateur de l’ordre des Franciscains, lève ses mains stigmatisées. Le pénitent Jérôme frappe sa poitrine d’un galet. Dans les écoinçons, au-dessus du registre principal, figurent les prophètes David [1] avec sa harpe et Isaïe [2]. Leurs phylactères annoncent les souffrances de la Passion. Cette Crucifixion symbolique réunit des fidèles d’époques différentes. Les personnages et les regards convergent vers le Christ, axe de l’histoire et du retable.

La tradition veut en effet que les images essentielles soient invariablement peintes sur l’axe vertical et central du retable : celle du dédicataire encadrée de deux images du Christ, sacrifié et vivant, sur le dais et la prédelle. Ici, le dais d’origine où devait figurer l’image de la Résurrection a disparu, remplacé par un entablement de bois sculpté datant de l’installation du retable dans l’église de Cimiez.

Enfin à droite de la Croix, deux hommes richement vêtus se détournent de la tragédie du Calvaire, mais en structurant la scène selon des courbes concentriques émanant des bras ouverts du crucifié, Louis Brea les unit aux disciples et suggère que tous les hommes méritent le Salut.

Les panneaux latéraux et la predelle

Le panneau central est encadré de petites figures de saints protecteurs superposées avec, de haut en bas : à gauche, Bonaventure, Antoine de Padoue et Honorat [3] ; et à droite, Louis d’Anjou, Catherine d’Alexandrie et Hélène [4].
Le tout repose sur une prédelle remarquable par la précision des détails. Au centre, sur la porte du tabernacle, figure le Christ de pitié [5] sortant à mi-corps du tombeau et entouré des instruments de son martyre. Sa tête inclinée et ses yeux clos suggèrent qu’il n’est pas encore ressuscité. De part et d’autre de cette image s’ordonnent quatre scènes de la Passion. La première représente l’Arrestation [6]. Judas embrasse Jésus arrêté par les légionnaires Romains. D’un geste discret de la main, il guérit l’oreille tranchée de Malchus alors que Pierre rengaine son épée. Un scorpion est gravé sur la lame, symbole de la trahison du peuple juif à l’égard de Jésus pour les chrétiens de la fin du Moyen Âge. Dans les deux scènes suivantes, Louis Brea peint la Flagellation du Christ [7], puis le Couronnement d’épines [8]. Contrairement à ce qui est décrit dans les Évangiles, violences et moqueries sont infligées par des hommes ordinaires et non par des soldats. Dans la scène du Couronnement, on retrouve à gauche l’élégant personnage qui fait dos au spectateur dans le panneau central. Il pointe sur le Christ un doigt accusateur. À droite, deux jeunes curieux observent la scène.
Enfin vient le Portement de Croix [9] dans la montée vers le Calvaire.

Nice préserve son patrimoine

Document réalisé par la direction du Patrimoine historique Archéologie et Archives de la Ville de Nice à l’occasion de la présentation du retable la Crucifixion par Brea au Musée Massena – avril 2019

LA CRUCIFIXION PAR BREA, LA RESTAURATION D’UNE ŒUVRE

Le retable de la Crucifixion, daté de 1512 et signé en latin Ludovicus Brea, a connu plusieurs campagnes de restauration dès la seconde moitié du XXe siècle. Elles ont eu lieu in situ, dans l’église des franciscains, ou dans des laboratoires spécialisés.

La restauration

Le retable la Crucifixion, composé de plusieurs éléments de bois peints et dorés, a connu plusieurs restaurations à partir de la seconde moitié du XXe siècle qui ont amenés son déplacement hors de Nice. Dès 1950, l’œuvre est envoyée à Champs-sur-Marne, dans le Laboratoire de Recherche des Monuments Historiques. Il retourne dans ce lieu pour une nouvelle campagne de restauration entre 1972 et 1980 et demeure en dehors de Nice jusqu’en 1986.

Entre 1996 et 2006, plusieurs interventions ont lieu in situ, dans l’église des franciscains, afin de refixer la couche picturale. En 2012, la Conservation Régionale des Monuments Historiques a préconisé une intervention d’urgence par la pose de papiers japon (facing) provisoirement collés sur tous les soulèvements, afin de prévenir et de consolider les pertes de matières peintes. Son état fortement dégradé, a nécessité, en 2015, son démontage et son transfert de l’église du monastère des franciscains de Cimiez aux ateliers du Centre Interdisciplinaire de Conservation de Restauration du Patrimoine (CICRP) de Marseille pour la réalisation d’une étude diagnostic et d’un traitement complet de conservation restauration par divers spécialistes.

Après traitement par anoxie, afin d’éliminer les insectes nuisibles présents au plus profond du bois, une série d’investigations par imagerie scientifique (photos en lumière directe, en lumière rasante, sous fluorescence UV, en rayonnement infrarouge, radiographie et réflectographie) a abouti à la constitution d’un dossier scientifique très documenté, permettant de mieux appréhender l’œuvre et de déterminer les étapes de sa restauration et de sa conservation. En parallèle, des microprélèvements ont été réalisés afin d’obtenir des stratigraphies et de réaliser des analyses de la matière pour mieux comprendre les mécanismes d’altération de l’œuvre.

Le support, la couche picturale et les dorures de toutes les parties composant le retable ont fait l’objet d’un traitement de conservation (visant à stopper ou retarder les mécanismes de dégradation) et de restauration (traitant de l’aspect esthétique).
Le support bois a été consolidé et ses parties cassées renforcées par le collage de pièces de bois. L’ensemble de l’œuvre a retrouvé une unité physique et esthétique. La mise en place d’un dos protecteur au revers permet de tempérer les effets des variations hygrométriques sur les mouvements du bois.

Les soulèvements de couche picturale ont été refixés, les anciennes restaurations désaccordées et contraignantes ont été éliminées et les pertes de matière ont été réintégrées optiquement avec une retouche de type illusionniste. Les dorures ont été nettoyées et réintégrées en respectant un niveau d’usure de la matière.

Afin d’offrir les meilleures conditions possibles de stabilité à cette œuvre particulièrement fragile, la Ville de Nice réalise actuellement des études sanitaires et climatiques dans l’église du monastère des franciscains de Cimiez pour assurer la conservation optimale de la Crucifixion lors de son futur retour dans la chapelle qui sera elle-même restaurée.

Nice préserve son patrimoine

Document réalisé par la direction du Patrimoine historique Archéologie et Archives de la Ville de Nice à l’occasion de la présentation du retable la Crucifixion par Brea au Musée Massena – avril 2019

Le retable de la crucifixion : Chronique d'une restauration

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L'imagerie scientifique au service de l'art

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Ou voir cette œuvre ?

Le retable est actuellement conservé dans l’une des salles du Musée Masséna avec des conditions hygrométriques optimales. Il sera de nouveau visible quand les conditions sanitaires le permettront.

Cellule Biens patrimoniaux et historiques, Ville de Nice

Documentation réalisée par la Cellule Biens Patrimoniaux de la Direction des Patrimoine de la Ville de Nice avec le concours du Centre Interdisciplinaire de Conservation et de Restauration du Patrimoine (CICRP) de Marseille et l’Atelier Tournillon.

> Zoom sur la Cellule Biens patrimoniaux et historiques, Ville de Nice

Ce vaste projet de restauration a été conduit avec le concours de la cellule Biens Patrimoniaux Historiques, de la Direction des Patrimoines au sein de la DGA Culture et Patrimoine, créé en 2018 à la demande de Christian Estrosi pour contribuer aux projets de mise en valeur du patrimoine de la collectivité.

Son action s’étend sur les biens bâtis et mobiliers dans une démarche de conservation ou de restauration en conjuguant les exigences du Code du Patrimoine et du Ministère de la Culture aux intérêts municipaux.

En lien direct avec la Conservation Régionale des Monuments Historiques, les Architectes en Chef des Monuments Historiques et les services techniques communaux et métropolitains, elle suit les chantiers en cours et prépare des dossiers documentés en vue notamment d’inscription ou de classement à la liste de l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques.

Outre ces coopérations, la cellule Biens Patrimoniaux Historiques œuvre à la création d’une base de données regroupant des documents d’archives et techniques ainsi qu’une photothèque recensant l’ensemble des biens patrimoniaux historiques communaux.

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